Passage n°11 ⛰️Le temps suspendu
La perception du temps en montagne
Là-haut, le temps se distend. Il se rallonge, il se prolonge. Là-haut, on perd la notion de ce temps qui passe. C’est bienfaisant, apaisant. On ralentit. On devient plus à l’écoute de nos humeurs internes, nos émotions, nos sensations physiques — y compris, et surtout, lorsque c’est douloureux.
Là-haut, je crois que nous sommes plus en accord avec l’instant présent.
“Quand on est en refuge, on est dans notre réalité. On a quand même la tête sur les épaules pour être là-haut mais on est protégé de tout ce qui va trop vite.” Cette phrase, prononcée par Delphine Lantignac - ancienne gardienne de refuge - dans le podcast LSD, a résonné en moi.
Je reste une grande critique du développement personnel. Pourtant, j’aimerais en arracher quelques concepts pour les ramener à une réflexion sur notre société. Par exemple, ce fameux “instant présent” que l’on recherche dans la méditation ou la sophrologie, et que l’on retrouve finalement assez naturellement dans la marche en altitude, à travers le rythme du pas et le souffle que l’on s’efforce de maîtriser.
Qu’est-ce qui fait que les montagnes représentent, pour une partie d’entre nous, un moment à part, “hors du temps”, un moment que nous avons absolument besoin de vivre pour se calmer ?
Est-ce l’air plus pur, dénué de particules, propice à l’observation des étoiles et de l’univers sans fin ? “Là-haut, on vit cette profondeur de l’espace, qu’on n’observe certainement que dans la montagne, grâce aux grandes distances et à la pureté de l’atmosphère, lavée de toute humidité et poussière. On a ici un autre regard sur le monde, on se sent si petit tant tout est si grand.” Ce sont les mots de Blandine Pluchet, que je citais déjà dans mon article sur la nuit en montagne.
Ou encore, devons-nous prendre en considération qu’ici, en montagne, nous sommes face à plus grand, plus vieux, plus imposant que nous ? Qu’il s’agit ici d’humilité, d’être si petit par rapport à un environnement naturel qui peut nous avaler en deux secondes ? Est-ce la sensation de ce potentiel danger qui nous rappelle à nos ancêtres, nos origines, notre connexion à la “nature” ?
Ici, je fais références à quelques lectures comme Quand les montagnes dansent, histoire poétique de géologie ou la jolie vidéo du chercheur au CNRS Dirk Schmeller :
Cette sensation de temps qui s’étire, je la connais intimement. Je ne sais pas si c’est le mot juste, mais j’ai la sensation d’être d’une nature anxieuse — une nature qui anticipe sans cesse le futur, qui se perd souvent dans les souvenirs du passé, avec cette nostalgie diffuse qui m’accompagne presque toujours. Est-ce mon caractère ? Mon héritage ? Peu importe.
Une chose est sûre : quand j’enfile mes chaussures de randonnée, que je prends mon sac à dos et que je pars - pour quelques heures ou quelques jours - quelque chose en moi change. Le monde autour de moi ralentit. Ou plutôt, c’est mon monde qui ralentit.
Je me sens enfin à mon rythme. Pas à celui d’une société de consommation qui file toujours trop vite. À mon rythme, sans penser à ce que j’aurais dû faire ou dire, sans projeter mille plans ou problèmes à venir. Simplement là, présente, à ma place.
Peut-être est-ce simplement le fait de quitter le quotidien, ses tâches, ses délais, ses obligations. De m’extraire, pour un temps, de ce besoin constant de subvenir à mes besoins, de m’inquiéter pour ceux des autres, de mes amis, de ma famille, de mes petits crushs amoureux. Finalement, randonner là-haut, n’est-ce pas s’extraire du temps capitaliste ? De ce temps qui nous pousse à être productifs à tout prix, où l’on glorifie les plannings saturés, les nuits écourtées, et où la réussite se mesure à la quantité de projets qu’on accumule ?
Cette question me reste en tête depuis quelques temps. J’y réfléchissais déjà dans mon article sur le tourisme, en citant Nunatak : “Comment les montagnes peuvent-elles devenir autre chose que des zones échappatoires pour salariés qui n’en peuvent plus de leur quotidien ?”. Car si la montagne nous offre ce répit, c’est aussi qu’elle révèle ce qui manque cruellement en bas.
La montagne m’ouvre à quelque chose de nouveau : vivre le moment présent. Suis-je la seule à ressentir ça ?
Pour comprendre ce phénomène, j’ai voulu creuser. D’abord du côté de la philosophie, puis de la science, et enfin de la critique sociale. Ce que j’ai trouvé confirme cette intuition : le temps que nous vivons en montagne n’est pas qu’une impression — c’est une autre forme de temporalité, plus humaine, désaliénée.
« Le temps vrai n’est pas ce que l’on mesure »
Le philosophe Bergson nous éclaire en nous aidant à comprendre cette dichotomie entre le temps vécu (qu’il nomme “durée”) et le temps mesuré.
Bergson défend l’idée que pour rationnaliser l’idée de durée, nous spatialisons le temps : le passé, le présent et l’avenir se succèdent, de gauche à droite. Cette spatialisation fausse notre perception réelle du temps. Pour Bergson, le temps réel est celui que nous vivons et intériorisons. Il est continu, car le passé continue de vivre en nous sous forme de souvenirs, et s’intègre pleinement à notre présent. Il utilise l’image de la mélodie : “Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir, et pourtant c’est la continuité même de la mélodie et l’impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression”. Le présent n’est pas un instant défini : il est un intervalle, une épaisseur de durée, dans laquelle sont déjà actifs mémoire (passé) et attente (avenir).
Si l’on adopte la perspective de Bergson, vivre un moment « hors du temps » — par exemple en montagne, en pleine nature, lors d’une immersion — peut donner l’impression que le temps « s’étire » ou « ralentit ». Cela s’explique par le fait que l’on est moins plongé dans une temporalité utilitaire — centrée sur l’action, la planification ou l’horloge — et davantage dans la durée vécue, continue et moins fragmentée.
Ainsi, le sentiment que « le temps semble plus long » ou que « le présent est plus dense » dans certains contextes, comme en montagne, traduit simplement que notre attention s’éloigne du découpage fonctionnel du temps pour se plonger dans le vécu réel, dans la durée intérieure.
Le corps perçoit l’expérience temporelle
Cette durée vécue dont parle Bergson n’est pas qu’une abstraction. Elle passe par le corps — et c’est ce que Merleau-Ponty nous aide à comprendre.
Pour lui, le corps n’est pas un objet, mais notre manière d’être au monde, un monde sensible. Le corps perçoit, agit, ressent - il est la condition même de l’expérience temporelle. Ainsi, nos gestes, rythmes, respirations incarnent le temps : marcher, respirer, s’arrêter sont des formes de temporalisation. C’est une expérience de présence au monde, où le temps n’est plus abstrait mais sensible : le rythme de ta marche devient le rythme du monde.
Time grows on trees
Ces intuitions philosophiques trouvent un écho surprenant dans la recherche scientifique contemporaine.
Des chercheurs ont comparé de petits groupes de participants faisant une promenade d’environ 10 minutes dans un environnement naturel ou dans un environnement urbain. Les résultats ont montré que les participants de la balade en nature ont estimé que la promenade durait plus longtemps (~12 minutes) que ceux en ville (~9 minutes). On peut donc comprendre que l’effet de la nature sur nous modifie et étire le temps vécu subjectivement.
La marche prolongée dans un décor naturel (altitude, panorama, rythme du corps) réduit l’attention portée à « l’horloge sociale » et augmente la conscience corporelle et environnementale — ce qui rapproche des effets observés dans l’étude (ralentissement de l’horloge interne).
Une justification empirique qui me parle beaucoup, pour ma part.
Emerveillement et perception du temps
Une autre étude s’est attelée à tester la perception des participants selon leur exposition à des images de paysages panoramiques (stimuli d’émerveillement) ou des images qualifiées de neutre. Les différentes expériences ont démontré qu’il y avait bien un allongement de la perception du temps.
On peut donc relier à l’idée que, lorsqu’on est en montagne et que l’environnement provoque un sentiment d’émerveillement (sommet, panorama, altitude, immensité), la perception du temps peut s’ouvrir : le présent s’épaissit, on « vit plus », on a l’impression que le temps s’étire.
S’éloigner du bruit du monde (capitaliste)
Ces études confirment ce que la philosophie intuitait : notre perception du temps dépend de notre environnement et de notre état intérieur. Mais pourquoi avons-nous tant besoin de ces échappées ?
En montagne, on s’extrait du monde capitaliste et de son rythme effréné. Hartmut Rosa - dans Accélération. Une critique sociale du temps - décrit notre modernité comme une époque d’accélération permanente — des transports, des communications, du travail, mais aussi de notre propre rapport à la vie. Le capitalisme impose une temporalité mécanique où chaque seconde doit être optimisée, remplie, comptabilisée. À cette logique de la vitesse, Rosa oppose celle de la résonance : des moments où l’on retrouve un rapport vivant au monde, où l’on cesse de maîtriser pour simplement être. C’est exactement ce qui se joue en montagne : le temps y redevient qualitatif, mesuré non plus à la montre mais au souffle, à la pente, à la lumière qui décline.
Byung-Chul Han parle, lui, de la perte de profondeur du temps dans les sociétés contemporaines — un temps fragmenté, fait de notifications, d’interruptions, de “présents ponctuels” sans épaisseur. En marchant, on retrouve un temps habité, une continuité intérieure : le corps et le paysage réapprennent à respirer ensemble.
André Gorz, dans Métamorphose du travail, rappelle que la liberté ne consiste pas seulement à produire moins, mais à reprendre la maîtrise de notre temps. Marcher longtemps, sans but immédiat, c’est refuser l’injonction à la performance et à la rentabilité. En ce sens, la montagne devient un espace politique : celui d’un temps désaliéné, libéré du rendement et rendu à sa dimension sensible, lente et profondément humaine.
De l’altitude dans nos vies
C’est peut-être pour ça que je suis tant attachée à parler de politique en montagne. Parce que ce temps ralenti que j’y trouve n’est pas une simple bulle d’évasion — c’est un rappel viscéral que d’autres rythmes sont possibles. Que le temps capitaliste, celui qui nous épuise et nous fragmente, n’est pas une fatalité naturelle mais une construction sociale. Randonner n’est pas fuir le monde, c’est retrouver une mesure humaine du temps. C’est se rappeler que nous ne sommes pas faits pour courir sans fin, mais pour respirer, marcher, observer. Et si la montagne nous offre ce répit, c’est peut-être qu’elle nous montre ce qui manque cruellement en bas : un temps à soi, un temps pour soi, un temps qui n’appartient qu’à nous.
Sources :
The Nature Fix: Why Nature Makes Us Happier, Healthier and More Creative - Florence Williams
Rendre le monde indisponible - Hartmut Rosa
Le parfum du temps - Byung-Chul Han
Et les autres sources sont dans le texte 🙂


👌👌👌
Génial
Merci pour ce cadeau
Brice