Qui paie le risque ?
Quand la montagne tue et que la politique blâme
Bonjour ou bonsoir à toutes et tous,
J’espère que vous allez bien et que la vie est (au moins un peu) douce avec vous.
Aujourd’hui, je voudrais revenir sur un discours que j’ai vu passer sur Instagram, dont voici le lien.
Il s’agit d’un “coup de gueule” de Fabrice Pannekoucke, actuel Président du Conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, à propos des récentes avalanches mortelles.
En effet, la France connaît depuis le début de l’année un épisode particulièrement sévère. On dénombre déjà 19 personnes décédées dans 17 accidents d’avalanche. Le dimanche 11 janvier dernier, quatre accidents distincts ont entraîné la mort de quatre personnes dans les Alpes - en une seule journée, donc (source : Anena).
La sévérité de ces accidents nous rappelle (si nous n’en avions pas déjà conscience) à quel point la montagne peut se révéler dangereuse, surtout en condition hivernale. Un sentiment de grande tristesse et de profonde empathie me vient pour les victimes et leurs proches.
Ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas la tragédie car elle est réelle.
C’est ce qu’on en fait politiquement.
Décryptage d’un discours démagogique
Lorsque j’ai écouté ce que Fabrice Pannekoucke avait à nous dire, mon poil s’est littéralement hérissé.
La rhétorique du “nous” territorial
Il y a d’abord cette rhétorique du “nous”. “Nos territoires.” “Nos stations.”
Ce “nous” n’est pas anodin. Il fabrique un récit. Un récit identitaire, où la montagne devient un bien commun circonscrit, presque une propriété symbolique. Mais c’est aussi un récit économique : “nos stations” dit moins l’attachement à un massif que l’attachement à un modèle. Celui d’une montagne organisée, exploitée, rendue productive.
À travers ce pronom, la montagne n’est plus un espace traversé par des usages multiples, des conflits, des pratiques populaires ou marginales. Elle devient un territoire à défendre, à protéger… et surtout à valoriser.
“Nuire à l’image de nos territoires de montagne”
Le glissement est subtil : on ne parle plus seulement de sécurité ou de prévention, mais d’image, de réputation, d’attractivité.
Le “nous” rassemble, en apparence. Mais il délimite aussi. Qui est inclus dans ce “nous” ? Les habitant·es ? Les pratiquant·es ? Les touristes ? Les exploitants ? Et surtout : qui en est exclu ?
La mise en opposition et les règles implicites
Dans son discours, on retrouve deux procédés qui se répondent. D’un côté, il parle de “l’insuffisance de quelques-uns” ou de personnes qui “mettent en péril ceux qui nous protègent”. De l’autre, il invoque une “culture en montagne” avec “certain nombre de règles qu’il faut implicitement accepter”.
Ces formulations construisent un ennemi intérieur : un individu irresponsable, ignorant des codes, dont la seule présence menace le collectif. La logique est claire : si tu ne connais pas ces règles implicites, tu es suspect·e. Et si tu es suspect·e, tu es fautif·ve.
Le problème est que ces règles sont, par définition, implicites. Comment les apprendre si personne ne les transmet ? Qui a accès à ces codes, et qui en est exclu ? Sous couvert de sécurité, se dessine un discours élitiste et culpabilisant, qui tend à individualiser la responsabilité des accidents alors que ceux-ci résultent toujours de facteurs multiples et collectifs (et nous le verrons plus loin).
En quelques phrases, Fabrice Pannekoucke transforme un risque naturel, complexe et collectif en une faute individuelle, en désignant les personnes comme responsables plutôt que de questionner les conditions et les structures qui rendent la montagne dangereuse.
Derrière le discours : un agenda politique clair
Le débat sur la fin de la gratuité des secours en montagne ne date pas d’hier. Dès l’an dernier, François-Noël Buffet, alors ministre auprès du Ministre d’État du ministère de l’Intérieur (tandis que le très droitier Bruno Retailleau occupait la place de ministre de l’Intérieur), déclarait au média Ici Pays de Savoie à propos de la gratuité :
“Je crois que c’est un principe inconditionnel, mais c’est un principe qui peut subir quelques exceptions.”
Cette déclaration préfigurait ce que l’on observe aujourd’hui : un glissement progressif vers la remise en cause de ce principe, mené en toute discrétion. Comme souvent, les réformes qui consistent à retirer des droits sont mises en œuvre en “sous-marin”. Souvenez-vous, par exemple, de la loi de financement de la sécurité sociale votée en plein mois de décembre, ou de la réforme des retraites pendant les vacances d’été. L’émotion précède souvent la réforme, c’est ce qu’on appelle du “marketing politique”. 🙂
Qui est Fabrice Pannekoucke ?
Président LR de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, nommé par Laurent Wauquiez, Fabrice Pannekoucke n’est pas un novice de la politique régionale, et son parcours montre une ligne politique de droite ultra sécuritaire doté d’affaires à la limite du légal.
Emploi fantôme et rémunérations contestées : entre 2011 et 2016, il a été rémunéré par le conseil départemental de Savoie, cumulant également d’autres mandats. La chambre régionale des comptes a épinglé le manque de justification de ses missions, qualifiant ce cas d’“emploi fantôme”, sans que la collectivité ne puisse attester l’effectivité des travaux réalisés.
Tournant sécuritaire illégal : il a initié l’usage de scanners à ondes millimétriques à l’entrée de lycées ou mis en place des brigades cynophiles pour lutter contre le trafic de stupéfiants. Ces initiatives sortent du champ des compétences régionales et étaient non déclarées à la préfecture, donc juridiquement illégales.
Conditionnement des aides : sa collectivité a tenté de lier certaines aides à l’absence de comportements inciviques, une mesure similaire déjà retoquée par la justice il y a quelques années.
Il était important pour moi de contextualiser ce discours.
Car derrière les vidéos que nous pouvons consommer sur les réseaux sociaux, il y a parfois (toujours, quand il s’agit des personnalités politiques et élus), un agenda politique clair.
Les faits : que disent vraiment les données ?
Parce que Fabrice Pannekoucke joue sur l’émotion, jouons avec les données à notre disposition.
Quelle est la majorité des interventions de secours en montagne ?
Contrairement à ce que l’on peut penser, la majorité des interventions en montagne ne concerne pas des sports extrêmes, mais bien la randonnée pédestre.
Selon le bilan 2024 du SNOSM (Système national d’observation de la sécurité en montagne), la randonnée représente à elle seule plus de la moitié des missions de secours sur l’ensemble des activités, avec une hausse notable depuis 2017, particulièrement en été et en automne.
Le rapport note cependant que “la non-préparation des sorties ainsi qu’un équipement souvent indapaté aux conditions semblent être des facteurs d’accidents importants.”
De plus, il note d’autres activités en hausse par rapport à la période avant Covid : l’alpinisme (+24%), l’escalade en falaise (+15%) et le ski de randonnée (+8%).
Concernant les circonstances des accidents, la grande majorité est provoqué par une glissade ou chutte mais la proportion des “bloqué technique” est en augmentation par rapport à 2023 (+17%).
« Un quart des secours (26,5%) sont des missions d’assistance pour des personnes ayant bien souvent mal évalué leur niveau » Rémi Pélisson – PGHM de l’Isère.
« La prudence doit être maximale car les névés sont encore très présents et c’est en essayant de les contourner que les pratiquants se perdent et glissent » Corentin Hassmann – PGHM de la Savoie (29/06/2024).
L’hiver, une majorité des secours se concentre sur les domaines skiables
Le SNOSM établie également chaque année un rapport d’accidentologie des domaines skiables.
Pour la saison 2024-2025, le rapport établie une majorité d’accident sur piste (88,33%) et seulement 1,50% hors-pistes.
Elle dispose également des données concernant le ski de randonnée - cependant ces données ne discriminent pas selon s’il s’agit d’une avalanche, d’une chute ou d’un malaise.
Les données montrent que les secours en montagne concernent d’abord la randonnée pédestre et, l’hiver, les accidents sur piste : les avalanches – et plus encore les avalanches mortelles – restent ultra-minoritaires dans l’ensemble des interventions. Si elles marquent les esprits par leur gravité et leur charge émotionnelle, elles ne structurent pas, loin de là, la réalité statistique du secours en montagne.
Une mortalité des avalanches en baisse sur la dernière décennie
L’ANENA (Association nationale pour l’étude de la neige et de l’avalanche) a quant à elle publié un rapport sur les 50 dernières années concernant les accidents d’avalanche en France.
Elle observe une décrue de la mortalité en avalanche amorcée sur la période 2011-2021 par rapport aux décennies précédentes.
Ainsi, le nombre moyen de décès au cours de la période 2011-2021 est inférieur à la moyenne sur 50 ans (-2,7 décès par an en moyenne) et très inférieur à la moyenne des trois décennies précédentes (-3,4 à -4,8 décès par an en moyenne). Bien qu’il reste très difficile d’expliquer ces variations et notamment cette décrue, certaines données, comparées dans le temps, permettent de penser qu’une partie de la stabilité, voire de la baisse récente, est due aux effets de la prévention et de l’amélioration du secours aux ensevelis.
Un équipement de secours de plus en plus important chez les pratiquant·es
L’Anena note également une hause de l’équipement chez les pratiquant·es, plus poussé chez les pratiquant·es en randonnée qu’en hors-piste (à côté des domaines skiables).
On note cependant une grande disparité dans l’équipement des ensevelis selon l’activité pratiquée. Les randonneurs sont aujourd’hui très majoritairement équipés d’un DVA. Il semble même que l’on ait atteint un seuil, le taux d’équipement ayant peu évolué entre la décennie 2001-2011 et la décennie 2011-2021. En hors-piste, la progression est également constante mais le taux d’équipement reste encore actuellement inférieur à celui constaté pour les ensevelis en randonnée. On note cependant un bond important (+18 points) entre la décennie 2001-2011 et la décennie 2011-2021. La sensibilisation, l’information des populations hors-piste semble porter ses fruits.
L’accident avalanche est multifactoriel
Attribuer une responsabilité précise dans les accidents d’avalanche ou en ski de randonnée est complexe. Les situations critiques sont multifactorielles, dynamiques, et à haut degré d’incertitude. Les facteurs humains sont centraux, mais ils s’entremêlent avec les facteurs météo, nivologie, topographie, matériel et organisation du groupe.
1. Les avalanches d’origine humaine
Les données de l’initiative SERAC de CamptoCamp montrent que la majorité des avalanches est d’origine humaine :
« Quatre-vingt-huit pourcents des avalanches sont d’origine humaine : 78 % sont déclenchées par le groupe lui-même et 10 % par un autre groupe. Les 12 % restants correspondent à un départ naturel. Ces résultats concordent à 2 points près avec les données de l’ANENA qui identifie 90 % d’avalanches d’origine humaine. »
Ces chiffres montrent que la composante humaine est majeure, mais ils ne permettent pas de dire qu’un accident est « la faute d’un individu » : le déclenchement peut dépendre d’éléments collectifs (présence d’autres groupes, surcharge d’une zone) et de décisions cumulées.
2. Le rôle des perceptions et des choix individuels
Les récits SERAC révèlent que les pratiquant·es perçoivent souvent le danger mais poursuivent leur engagement :
49 % des récits rapportent un risque perçu mais maintenu (« y vont quand même »).
13 % décrivent une avalanche totalement inattendue.
Plaque de Printemps, Turia : « On avait bien anticipé que ce versant E devait être bien chaud, mais on avait tablé sur un temps couvert. Bien qu’arrivés à la Gurraz avec le soleil, on s’est décidé à monter quand même. Erreur ! »
Les facteurs contributifs incluent :
Focalisation sur des facteurs rassurants : familiarité du terrain, BERA rassurant, influence sociale, sections perçues comme faciles.
Destinationite ou summit fever : focalisation sur l’objectif (sommet, belle neige), renforcée par l’investissement déjà réalisé.
Choix du chemin le plus rapide ou le moins coûteux : influence sur la décision, même si le risque est supérieur.
Communication et leadership : l’absence de verbalisation de doutes ou de leader clair peut diluer la responsabilité.
Ces dynamiques montrent que la responsabilité est partagée et qu’aucun facteur isolé n’est suffisant pour provoquer l’accident. Et qu’il s’agit de beaucoup de biais cognitifs et psychologiques, plus qu’une décision consciente et éclairée.
3. L’accumulation de petites erreurs
Selon le fondateur de WEmountains, organisme de formation, les accidents résultent souvent d’une accumulation de mauvaises petites décisions plutôt qu’une grosse erreur :
Facteurs psychologiques : griserie, motivation, fatigue, effets de médicaments.
Facteurs environnementaux : météo, topographie, évolution du manteau neigeux.
Facteurs techniques : matériel inadapté, équipement de secours utilisé après coup.
« Une avalanche c’est rarement une grosse erreur mais une accumulation de mauvaises petites décisions, il y a 25 éléments à connaître, environ 100 critères à connaître… On peut partir d’une situation safe le matin à une situation très dangereuse l’après-midi. »
Dominique Perret - Wemountains
4. Impossibilité d’une responsabilité unique
La recontextualisation d’un accident après coup est affectée par le biais de reconstruction a posteriori.
Les dynamiques accidentogènes forment un entonoir : chaque petite décision réduit la marge de manœuvre jusqu’à ce qu’un incident mineur déclenche l’accident.
Les facteurs humains, météo, nivologie et topographie interagissent : aucune décision isolée n’est « la cause », mais la responsabilité est partagée dans un contexte collectif et cumulatif.
On ne peut pas réduire un accident d’avalanche à la faute d’un individu : il s’agit d’un processus cumulatif et multifacteurs, où prévention, éducation, formation, communication et décisions collectives jouent un rôle central.
Nous venons de le voir, les données de l’ANENA montrent une baisse de la mortalité et une progression nette de l’équipement et de la formation : la prévention fonctionne.
Pointer des responsabilités individuelles, comme le fait le discours politique, relève donc moins d’une lecture rigoureuse des faits que d’un raccourci commode, mais infidèle à la réalité.
Réchauffement climatique et météo instable
Aux données sur les comportements et l’équipement s’ajoute un élément structurel trop souvent évacué du débat : la variabilité météorologique et le réchauffement climatique.
L’analyse sur 50 ans de l’ANENA montre de fortes variations interannuelles du nombre de décès, largement liées à la stabilité globale du manteau neigeux selon les saisons.
Or le changement climatique accentue cette instabilité, alternances gel/dégel plus fréquentes, épisodes venteux, chutes de neige irrégulières, rendant les conditions plus imprévisibles.
On constate, au fil des ans, de grandes variations interannuelles. Par exemple, on a recensé 40 décès en 2020-2021 mais 12 l’année précédente. Ces variations sont essentiellement dues à la stabilité “globale” du manteau neigeux (et donc aux conditions météorologiques) au cours d’une saison entière sur l’ensemble du territoire français : la saison “enneigée” peut durer plus ou moins longtemps et les périodes d’instabilité sur une saison peuvent être plus ou moins nombreuses, d’une année à l’autre.
Ignorer ce contexte pour se focaliser sur des responsabilités individuelles revient à occulter une dimension systémique que l’État peine encore à intégrer pleinement dans son analyse et ses politiques.
La responsabilité individuelle : un mythe politique ?
Il n’est d’ailleurs pas anodin que le discours politique revienne systématiquement à la responsabilité individuelle : ce cadrage permet de désigner des coupables plutôt que d’interroger les responsabilités collectives, les politiques publiques et les conditions structurelles dans lesquelles les pratiques de montagne s’inscrivent.
Les biais cognitifs et la psychologie sociale
L’analyse des récits SERAC montre clairement que les accidents en montagne sont rarement le résultat d’une décision isolée et consciente. Ils émergent plutôt d’une accumulation de petites décisions, de biais cognitifs et de dynamiques sociales qui orientent le comportement des pratiquants. Familiarité du terrain, effet de confirmation, « destinationite », biais d’engagement, influence sociale au sein du groupe : tous ces mécanismes montrent que l’individu n’agit jamais en autonomie éclairée, mais toujours dans un réseau complexe de facteurs psychologiques et sociaux. La présence d’autres pratiquants, d’un leader ou la focalisation sur des objectifs spécifiques peut renforcer l’engagement dans des choix risqués, malgré la perception intuitive du danger.
Une culture de la montagne et du risque qui se transmet
Le risque n’est pas seulement technique, il est socialement construit et modulé par l’accès à la formation, aux connaissances et aux moyens de prévention. Tout le monde n’a pas les moyens de se payer un guide, ni la possibilité de suivre des formations certifiantes, et de nombreux pratiquants sont nouveaux en montagne. La culture de montagne, qui valorise l’anticipation et la responsabilité, ne s’acquiert pas spontanément : elle se transmet et se partage. On ne peut donc pas reprocher aux pratiquants de ne pas avoir « le réflexe » si les ressources et l’accompagnement sont inégalement distribués.
Quand la responsabilité individuelle sert la politique
Cette lecture s’inscrit dans une perspective plus large : comme pour les aides sociales ou la prévention routière, on met souvent en avant la responsabilité individuelle pour déresponsabiliser les politiques publiques. En montagne, cela se traduit par une focalisation sur le « skieur imprudent » ou le « randonneur négligent », alors même que la sécurité dépend autant des choix individuels que de la formation, de l’accompagnement, de l’accès aux ressources et des infrastructures mises en place collectivement.
Et les sousous Laura, tu oublies l’argent public ?
Non. Et ça tombe très bien, car la Cour des comptes vient de publier un rapport sur l’organisation des secours en montagne. Pour rappel, la Cour des comptes est une juridiction financière indépendante, chargée de contrôler l’utilisation de l’argent public. Cette enquête a été commandée par la commission des finances du Sénat.
Ce que dit le rapport
La fréquentation des montagnes augmente fortement, entraînant une hausse de 44 % du nombre d’interventions depuis 2015. L’organisation des secours est complexe, avec trois acteurs principaux (PGHM, CRS, SDIS) répartis selon les départements, ce qui complique l’évaluation de leur efficacité. Chaque intervention coûte en moyenne 10 780 €, et le coût total du dispositif pourrait atteindre près de 110 M€ en 2024, dont 43 % imputables aux moyens aériens.
La fin de la gratuité ?
Le principe de gratuité des secours est ancien et repose sur la solidarité nationale.
Le principe général de gratuité des secours est un principe de droit administratif, qui trouve son origine dans l’ordonnance royale de Louis XV du 11 mars 1733 et a été confirmé par une loi du 11 frimaire an VII (8 décembre 1798). L’objectif initial était d’éviter que les victimes d’incendies ne renoncent à faire appel aux services de secours, ce qui favoriserait la propagation de l’incendie. Il vise l’égalité d’accès des citoyens aux secours par la mise en œuvre de la solidarité nationale. L’intervention des services de secours procède des pouvoirs de police administrative détenus par le maire et le préfet. Ce principe de gratuité est également rappelé par la jurisprudence du Conseil d’État.
Rappelé dans le rapport de la Cour des comptes
Mais face à la hausse des coûts, la Cour des comptes étudie plusieurs pistes de facturation.
Facturer les étrangers pourrait sembler logique : ils représentent 17 % des personnes secourues. Mais la Cour des comptes rappelle que cette disposition est « fragile » pour les citoyens européens, au regard du principe d’égalité devant la loi.
Facturer les organisateurs de compétitions est une autre option. En 2024, un tiers des secourus en trail l’ont été lors d’événements officiels. Impliquer financièrement les organisateurs permettrait de limiter la charge pour l’État.
Les secours sur les domaines skiables constituent également un poste important. Lorsque les pisteurs sollicitent les moyens de l’État pour une évacuation rapide, l’intervention reste gratuite, mais elle représente une part non négligeable de l’activité : 987 personnes secourues en 2023/2024, à 98 % par hélicoptère, soit 10 % des sportifs secourus cette saison. À Grenoble, ces interventions représentaient 49 % du total, 68 % à Albertville et 21 % à Briançon. Au regard du coût de l’heure de vol, cela pèse fortement sur les finances publiques.
Le développement des bike parks pose un autre défi. L’été, les communes ne mobilisent que peu de moyens pour le VTT, et les évacuations nécessitent souvent un hélicoptère. Dans les Vosges, 90 % des interventions VTT ont lieu dans les bike parks, soit 477 évacuations héliportées en 2024. Comme le souligne le rapport, « une blessure qui aurait été réalisée au moyen d’une barquette sur domaine skiable l’hiver nécessite l’intervention de l’hélicoptère l’été ». L’État assure ainsi gratuitement un secours qui serait payant en hiver.
Le regard de nos voisins
Italie : le système repose sur une grille d’évaluation du caractère imprudent du secours. L’objectif est de responsabiliser les pratiquants et les équipes de secours. Mais il laisse beaucoup de liberté d’appréciation aux unités, ce qui « peut être source de contentieux, long et coûteux ». Autrement dit, il limite la gratuité, mais introduit de nouvelles complexités juridiques et financières.
Suisse : le secours repose sur l’assurance : via l’employeur pour les salariés, l’assurance maladie, ou une assurance volontaire, avec facturation à la victime. L’idée est de responsabiliser les individus, mais l’effet dissuasif reste limité : le nombre de morts diminue, mais le nombre de personnes secourues augmente. Le rapport note que « ceci peut interroger l’effet dissuasif et responsabilisant du système ».
Ce modèle soulève également des questions d’équité : selon la situation professionnelle ou l’assurance, le traitement n’est pas le même. Enfin, il peut coûter cher à la collectivité si certaines personnes retardent l’appel aux secours, aggravant leur état.
_
Si la Cour des comptes ouvre la porte à une remise en question partielle de la gratuité, son rapport ne se résume pas à un plaidoyer pour la facturation des victimes (et donc sur la responsabilité individuelle) : il met surtout en avant la nécessité de simplifier une organisation devenue illisible, de réduire les redondances et d’interroger la contribution financière d’acteurs privés comme les domaines skiables ou les organisateurs d’événements.
Surtout, loin d’ériger les modèles italien ou suisse en exemples à suivre, il en souligne les limites en matière d’équité, d’efficacité dissuasive et d’éthique, rappelant que la question du secours en montagne ne peut être traitée sous le seul angle comptable.
Ce qui serait réellement responsable : la prévention collective
Aujourd’hui, la prévention et la formation en montagne reposent presque exclusivement sur les associations et clubs : ANENA, CAF, clubs locaux… L’État et les stations interviennent très peu sur ce volet.
C’est particulièrement ironique quand certains responsables politiques parlent de « responsabilité individuelle » et envisagent de remettre en question la gratuité des secours.
La solidarité et la prévention sont laissées aux bons soins des associations, tandis que les coûts humains et financiers restent élevés.
Comme d’autres sujets en montagne (l’environnement), on se retrouve toujours sur le même cycle :
Promotion de la montagne surfant sur le besoin de “nature” → hausse de la fréquentation
Hausse de la fréquentation → comportements inadaptés
Comportements inadaptés → interdiction totale ou culpabilisation
Ce schéma pourrait être renversé si l’on passait par la case prévention et formation dès le départ.
Former et sensibiliser, vraiment
Pour être responsables, il faudrait :
Former massivement les pratiquants et les encadrants,
Intégrer la prévention dans les politiques publiques, au lieu de compter uniquement sur les associations,
Soutenir durablement l’ANENA, la FFCAM, la FFME, la FSGT et les clubs locaux (comme Transpyros ou Nestescalade dans les Pyrénées), qui forment, mutualisent, transmettent, souvent pour des coûts accessibles, ce que l’on prétend exiger des pratiquants : formation, culture du risque, transmission collective. Des associations qui agissent quotidiennement pour pallier le désengagement public sur le sujet.
Développer une communication qui va au-delà du tourisme, pour parler réellement de sécurité et de risques.
Edit 13/02 — Rendre l’équipement réellement accessible
Parler de responsabilité sans parler d’accès au matériel est un angle mort. Un pack DVA–pelle–sonde représente un coût important, parfois plusieurs centaines d’euros. Il peut se louer, certes, mais encore faut-il savoir où, y avoir accès facilement et pouvoir se le permettre.
Pour des personnes éloignées des pratiques de montagne, des jeunes, ou des pratiquant·es en situation financière précaire, cet investissement reste un frein réel.
Si l’on considère que cet équipement est vital, pourquoi ne serait-il pas prêté gratuitement ou à très faible coût par les offices de tourisme, les communautés de communes ou même les domaines skiables qui bénéficient directement de la fréquentation ?
Evidemment, rendre le matériel accessible ne suffit pas : encore faut-il savoir l’utiliser. Un DVA sans formation ni entraînement régulier peut donner une illusion de sécurité.
L’accessibilité matérielle doit donc aller de pair avec des formations gratuites ou largement subventionnées, des ateliers d’initiation et des exercices pratiques. La prévention collective ne peut pas se limiter à l’équipement ; elle suppose une véritable politique d’éducation au risque.
Comme le rappelle très justement Dominique Perret, de WEMountain : un équipement de secours ne sert à rien si l’on ne sait pas l’utiliser. Et surtout : si l’on en arrive à sortir DVA, pelle et sonde, c’est que le drame, et souvent une série d’erreurs, ont déjà eu lieu.
Le matériel ne remplace ni la formation, ni l’expérience, ni l’humilité face aux conditions. Il intervient quand la prévention a échoué.
Ressources pour se former et s’informer
ANENA (anena.org) : formations, guides, articles de prévention, bilans d’accidents.
CAF : formations risques avalanche et ski de randonnée
Data-Avalanche (data-avalanche.org) : analyses de données et After Eight, retours d’expérience.
SERAC / Camptocamp : analyse de récits et outils d’aide à la décision.
Comptes Instagram qui analysent des situations d’avalanche : Avalanche Decision Lab, PGHM Oloron Sainte-Marie, CRS 65-31, et plein d’autres.
Des outils existent pour guider les décisions : méthodes d’évaluation sur le terrain (3X3 de Munter, NivoTest), outils probabilistes (applications Yéti, skiturenguru.ch). Mais ils ne remplacent jamais la formation et l’expérience : les compétences se construisent sur le long terme, et chaque sortie demande un jugement collectif et critique.
La mort, omniprésente en montagne
Pour les professionnel·les de la montagne – guides, freerideurs pro, moniteurs de ski, pisteurs-secouristes – la mort fait partie du quotidien. Iels côtoient le risque en permanence.
Cette proximité avec le danger façonne une culture particulière, fondée sur l’anticipation, la solidarité et le respect des règles en témoigne Dominique Perret, ayant perdu 30 ami·es en montagne.
Le travail des secouristes est parfois très difficile, avec des interventions complexes et émotionnellement éprouvantes.
Pour mieux comprendre ce rapport singulier à la mort :
Le podcast Vent debout – À la vie à la mort explore le quotidien de Victor Galuchot et Juliette Craplet, guides et secouristes, et comment iels vivent avec le danger et la responsabilité permanente.
Le documentaire Lou, vivre au delà des pentes qui raconte le quotidien de Lou Ruiz, snowboardeuse de haut-niveau ayant perdu son père brutalement dans une avalanche
Cette dimension humaine rappelle que la prévention et la formation ne sont pas seulement techniques : elles touchent à la vie, à la sécurité et au respect des drames que certain·es de nos concitoyen·nes sont amené·es à vivre.
En tant que simple pratiquante et encore néophyte en milieu enneigé, j’ai abordé cette question surtout de manière théorique, mais vos retours sur Instagram, de secouristes, d’anciens secouristes et de pratiquant·es, ont largement nourri cette réflexion. Merci à vous.
Les chiffres le rappellent : près de 90 % des avalanches sont déclenchées par la victime ou par un autre groupe. Le facteur humain est donc central, ce qui pose évidemment la question de la responsabilité. Mais central ne veut pas dire simple, ni individuelle au sens moral et isolé du terme.
L’humain, ce sont aussi les biais cognitifs, les dynamiques de groupe, l’accès inégal à la formation, au matériel, à la culture du risque.
Oui, il y aura toujours une minorité de personnes qui prennent des risques inconsidérés en connaissance de cause, comme dans tous les domaines que l’on instrumentalise aujourd’hui. Mais légiférer pour tous à partir des excès de quelques-uns, supprimer la gratuité ou interdire ne règle pas les causes profondes.
En montagne comme ailleurs, la prévention collective, la formation, l’accessibilité et la solidarité restent des réponses plus solides que la stigmatisation. Et comme souvent, les responsables politiques choisissent les leviers qui les arrangent.
À bientôt,
Laura
Pour aller plus loin
Le site de l’ANENA
Les rapports du SNOSM
Avalanche et prise de décision, l’analyse du chercheur américain Ian McCammon traduit en français



















Mon dieu MERCI pour cette mise au point et pour le partage de ta réflexion ! Je t'ai découverte récemment grâce à Louise Morel qui a constitué un recensement des pages féministes sur Substack ;) Merci ne nous parler de ces sujets passionnants. M'étant beaucoup penchée sur le sujet des conflits d'usage et du partage de l'espace dans les zones de montagne dans le cadre de la recherche, je trouve que ton approche est très pertinente et apporte des éléments concrets :D
Coucou Laura, je crois que tu as gagné des abonnés car ta Newsletter est apparue dans un post de Louise Morel listant pas mal de newsletter féministes ;)